
Troyes, forces et fragilité
En ayant pour but de visiter les châteaux de la Loire, je suis passé à Troyes avec Danielle pour me baigner dans la fragilité médiévale de l'ambiance du quartier Saint-Jean. Troyes, c’est le bouchon de Champagne. C’est ce quartier qui déploie encore ses ruelles médiévales : la rue Champeaux, la rue des Chats aux maisons penchées qui se touchent presque, et la tourelle de l’Orfèvre, sentinelle de pierre du quinzième siècle. La place du Marché-au-Pain rappelle la vie commerçante intense du Moyen Âge, où Troyes, capitale des comtes de Champagne, accueillait les célèbres foires. L’Hôtel de Mauroy, construit au seizième siècle, porte encore la mémoire de ces temps fastueux. J’imagine en pensée les noces royales. En quatorze cent vingt, dans l’église Saint-Jean-au-Marché, eurent lieu les épousailles d’Henri Cinq d’Angleterre et de Catherine de Valois, fille du roi Charles Six de France et d’Isabeau de Bavière. Ce mariage, conclu par le traité de Troyes, scellait l’union forcée des deux couronnes dans une France fragilisée par la guerre de Cent Ans. C’est dans ce même lieu, fragile et toujours debout, qu’un autre événement majeur, mais discret, eut lieu deux siècles plus tard. Marguerite Bourgeoys, une naissance discrète, une destinée immense. Le dix-sept avril seize cent vingt, dans cette même église Saint-Jean-au-Marché, elle fut baptisée le jour de sa naissance. Rien ne laissait présager que cette enfant, née dans une France encore marquée par les guerres de religion, deviendrait une pionnière en Nouvelle-France. Partie pour Montréal en seize cent cinquante-trois, elle ouvrit la première école de la colonie en seize cent cinquante-huit, accueillit les Filles du roi et fonda la Congrégation de Notre-Dame. Elle donna aux filles et aux femmes de la colonie éducation et outils pour bâtir une société nouvelle. Je me souviens avec émotion de la cathédrale Saint-Pierre-et-Saint-Paul de Troyes, dont la façade resta inachevée et dont certaines parties furent brisées au fil des siècles, symbolisant cette fragilité du temps. Pourtant, à la lueur des flambeaux lors des visites nocturnes, elle rappelle la force de la foi et de l’histoire. À Troyes, tout semble fragile : les maisons à pans de bois qui s’inclinent, les pierres usées des églises, la façade brisée de la cathédrale. Mais dans cette fragilité, des événements solides ont germé. Et je pense à notre corps, frêle édifice humain, qui s’étiole doucement au fil du temps. Un corps chargé d’histoire, de bonheurs et de tourments. Frêle esquif naviguant sur les rivières, les fleuves et les océans de la vie, transportant au centre de toutes choses l’amour que nous avons pour notre famille, nos proches, nos enfants et nos amis. Cet amour nous amène à désirer visiter le monde pour doucement l’embrasser, le chérir, et nous l’approprier au sein d’un rêve éphémère.

