
[Couplet 1 – meneur] On rentre au port, mes frères, le grand vaisseau tient bon, Déchiré d’un bout à l’autre, mais vivant sous les haubans, Quatre ponts pleins de cicatrices, du sang noir dans les rainures, Et les canons refroidis qui sentent encore la brûlure. Le grand mât penche un peu, l’artimon gémit au vent, Les voiles pendent en charpie comme des peaux de géant, Mais la coque fend toujours l’eau, têtue comme un vieux démon, Un navire de ligne blessé qui refuse encore le fond. [Chœur] Ohé, rame encore, mes frères, voyez les quais dans le gris ! On revient de l’enfer salé, cabossés mais pas maudits ! Ohé, rame encore, mes frères, qu’ça grince jusqu’au matin ! Le bâtiment est déchiré… mais son cœur bat toujours dedans ! [Couplet 2 – meneur] Y en a moins qu’au départ, ça fait drôle sur les vergues, Des voix qu’on n’entendra plus gueuler dans l’odeur de goudron sec, Des places vides aux batteries, des hamacs qui resteront froids, La mer a pris sa part, mes frères, et n’a rien rendu cette fois. On a lavé le plus gros, mais pas ce qui reste aux âmes, Le sabre dort, les mains tremblent encore un peu de flammes, Et quand la brume ouvre le port comme une vieille porte en bois, Même les plus durs baissent les yeux pour compter ceux qui manquent déjà. [Chœur] Ohé, rame encore, mes frères, voyez les quais dans le gris ! On revient de l’enfer salé, cabossés mais pas maudits ! Ohé, rame encore, mes frères, qu’ça grince jusqu’au matin ! Le bâtiment est déchiré… mais son cœur bat toujours dedans ! [Couplet 3 – meneur] Et moi, vieux capitaine au cœur jadis dur comme diamant, J’regarde rentrer mon monstre en boitant sous le couchant, Et sous la poudre, sous la suie, sous l’fer et sous le fiel, C’est encore à ma fée des mers que j’confie le goût du ciel. Ma sirène aux mains de sucre, aux cartes posées dans la nuit, Qui lit les astres et les âmes comme d’autres lisent la pluie, J’me dis qu’si ce vieux fort flottant n’a pas sombré dans le noir, C’est qu’j’avais son nom quelque part, battant plus fort que l’histoire. [Couplet 4 – meneur] Elle parlerait d’Mercure sans doute, d’un signe, d’une maison, Dirait qu’la Lune a protégé nos restes de respiration, Puis tirerait quatre cartes au calme sur le bois d’une table, Et trouverait dans nos ruines un sens tordu mais tenable. Moi j’veux juste voir la lumière au bout du quai, près des anneaux, Sentir qu’après le fer et l’feu existe encore quelque chose de beau, Un port, une voix, une odeur de cannelle au lieu du sang, Et son regard pour réchauffer tout c’qui revient cassé du vent. [Pont – meneur seul] On n’rentre pas vainqueurs. On rentre debout. C’est déjà énorme quand la mer voulait tout. Le navire est lacéré, l’équipage amaigri, mais tant qu’la coque tient l’eau, tant qu’un cœur répond dans la nuit, alors on rentre. Lentement. Fièrement quand même. Vivants, bordel. Vivants. [Chœur final] Ohé, rame encore, mes frères, voyez les quais dans le gris ! On revient de l’enfer salé, cabossés mais pas maudits ! Ohé, rame encore, mes frères, qu’ça grince jusqu’au matin ! Le bâtiment est déchiré… mais son cœur bat toujours dedans ! Ohé, rame encore, mes frères, baissez l’ton, gardez le cap ! Le port nous rouvre enfin ses bras après le feu et le fracas ! Ohé, rame encore, mes frères, qu’ça tienne jusqu’au matin ! Car même éventré par la guerre… un grand vaisseau peut rentrer vivant ! [Outro] Le bois est fendu. Les voiles sont mortes. Les hommes sont moins nombreux. Mais le navire respire encore. Et quand un bâtiment si grand revient du bord du tombeau, ce n’est pas juste un retour au port. C’est une victoire contre l’océan.

