
Le Bouclier du Roy
Couplet 1 À l’aube on largue les aussières, cap au large, vent debout, Onze coques sous pavillon clair, pas un homme à genoux. Marchands d’hier, chasseurs ce soir, le sabre au flanc, l’œil noir, La misaine claque dans la brise, et la mer promet l’histoire. Du brick rapide à la corvette, du lourd trois-mâts marchand, De la flûte au fier bâtiment, chacun serre son hauban. Et moi j’trône au gaillard d’arrière, le regard planté droit, À bord du grand Bouclier du Roy, tonnerre des vieux rois. Refrain Oh hisse haut, tiens bon la barre, Faites gronder les ponts de bois ! Qu’ils viennent donc, forbans, corsaires, Goûter l’acier du Roi ! Sabords ouverts, mèches aux pièces, Qu’éclate la sainte loi : Sur quatre-vingt-six bouches de feu Parle le Bouclier du Roy ! Couplet 2 Le beaupré fend la houle grise, le grand hunier tire fort, Les gabiers chantent dans la mâture en guettant l’ombre au nord. Au vent arrière ou vent de travers, la ligne garde son rang, Onze navires en ordonnance, comme un mur sur l’océan. Les pirates croyaient prendre proie sur quelque riche convois, Mais c’est la chasse qui les cueille, et la mort qui les tutoie. On voit leurs flammes aux perroquets, leurs coques raser la mer, Alors j’commande : “Tenez vos postes, qu’on leur ouvre l’enfer.” Refrain Oh hisse haut, tiens bon la barre, Faites gronder les ponts de bois ! Qu’ils viennent donc, forbans, corsaires, Goûter l’acier du Roi ! Sabords ouverts, mèches aux pièces, Qu’éclate la sainte loi : Sur quatre-vingt-six bouches de feu Parle le Bouclier du Roy ! Couplet 3 Branle-bas de combat sonné, on déferle les mantelets, Les servants courent aux batteries, les gargousses sont prêtes. Les maîtres crient dans la fumée, les timoniers serrent le vent, Et sous mes pieds, du pont aux cales, tout le navire est vivant. Les pièces de vingt-quatre s’alignent, noires comme un soir sans Dieu, Le boutefeu baisse un instant, puis change la nuit en feu. Bordée tribord !… Par tous les saints, leurs œuvres mortes ont gémi, On leur a fendu bordage et baux comme hache en vieux sapin. Refrain Oh hisse haut, tiens bon la barre, Faites gronder les ponts de bois ! Qu’ils viennent donc, forbans, corsaires, Goûter l’acier du Roi ! Sabords ouverts, mèches aux pièces, Qu’éclate la sainte loi : Sur quatre-vingt-six bouches de feu Parle le Bouclier du Roy ! Couplet 4 L’un tente encor de prendre fuite en lofant vers les hauts-fonds, Un autre abat sans vergogne, le hunier crevé, pont blond. Mais notre ligne ferme la mer comme une herse de chêne, Et chaque bordée du vaisseau les renvoie vers leur reine. Le sang ruisselle aux dalots noirs, la fumée mange le ciel, Le maître d’équipage rit : “Voilà du travail loyal.” Car nous n’sommes pas loups de fortune ni chiens sans foi ni loi, Nous sommes onze à faire justice au nom du Bouclier du Roy. Pont Hale sur l’écoute ! serre la drisse ! Que le grand mât tienne encore ! Qu’on poudroie jusqu’au dernier souffle, Qu’on les pousse au fond du port ! Marchands, oui — mais quand vient la guerre, Nos cales vomissent la mort ; Et dans la gueule des tempêtes, Nos canons parlent plus fort. Dernier refrain Oh hisse haut, tiens bon la barre, Faites gronder les ponts de bois ! Onze navires et mille colères Sous la bannière du Roi ! Sabords ouverts, mèches aux pièces, Que tremble la mer sous nos voix : Car quatre-vingt-six coups de tonnerre, C’est le Bouclier du Roy ! Oui, quatre-vingt-six coups de tonnerre, C’est le Bouclier du Roy !

