Song Cover Image

Le Théâtre des adultes

V6

[Intro — voix seule, calme] On nous dit : « Sois toi-même »… Mais pas trop. « Dis ce que tu penses »… Mais au bon moment. « Sois honnête »… Tant que la vérité ne dérange personne. Alors dites-moi : À quel âge apprend-ton à devenir quelqu’un d’autre ? [Couplet 1] On apprend à sourire à ceux qu’on voudrait fuir, À serrer certaines mains sans jamais les choisir. À dire « avec plaisir » quand on pense le contraire, À flatter face à face, puis juger par-derrière. On apprend les silences, les regards, les usages, Les mots bien calibrés, les sourires de façade. On appelle « diplomatie » certains détours prudents, Et parfois « savoir-vivre » le talent de faire semblant. On dit : « Il est mature, il sait bien s’intégrer. » Il connaît les bons mots, les gestes à adopter. Il maîtrise les codes, sait éviter l’offense… Mais depuis quand la maturité se mesure aux apparences ? [Pré-refrain] Alors je regarde autour, Et plus j’observe, moins je sais : Est-ce celui qui parle vrai Qu’on trouve encore immature ? Ou celui qui sait se fondre Dans toutes les convenances ? [Refrain] S’ils appellent ça grandir, Savoir sourire quand tout sonne faux, Polir sa vérité pour rentrer dans les rangs, Alors oui… je resterai un enfant. Car je préfère être vrai, quitte à déranger, Plutôt que m’aliéner à force de me trahir. Et s’ils prennent l’authenticité pour de l’immaturité, Dites-moi lequel de nous doit vraiment muriir. [Couplet 2] Machiavel dirait : regarde le monde tel qu’il est. L’homme juge souvent l’image avant de voir les faits. Celui qui montre toutes ses cartes Expose aussi ses failles, Et la franchise sans mesure Peut armer ceux qui vous assaillent. Tout dire n’est pas sagesse. Tout montrer n’est pas courage. Certaines vérités n’ont rien À gagner dans l’étalage. Un silence peut éviter Une blessure inutile. Un détour peut préserver Ce qu’un mot rendrait fragile. Et celui qui rejette chaque règle, Chaque forme de retenue, Peut prendre pour sincérité Le droit d’être brutal et cru. Car l’honnêteté n’oblige pas À blesser pour avoir raison. On peut rester fidèle à soi Sans faire de chaque mot une confrontation. [Pré-refrain 2] Alors la frontière se déplace : Se taire n’est pas forcément mentir, S’adapter n’est pas toujours céder. Mais jusqu’où peut-on composer Sans finir par se renier ? [Refrain] S’ils appellent ça grandir, Savoir sourire quand tout sonne faux, Polir sa vérité pour rentrer dans les rangs, Alors oui… je resterai un enfant. Car je préfère être vrai, quitte à déranger, Plutôt que m’aliéner à force de me trahir. Et s’ils prennent l’authenticité pour de l’immaturité, Dites-moi lequel de nous doit vraiment murir. [Couplet 3 — introspectif] Puis Rousseau pose une autre question : Que devient l’homme Quand il vit dans l’opinion ? Quand le « paraître » décide De ce qu’il faut montrer de soi, On finit par demander aux autres Ce qu’on vaut et ce qu’on doit. On recherche l’estime, On se compare, on se corrige. Peu à peu, le regard des autres Devient la règle qui nous dirige. On obtient l’approbation, Mais à quel prix, quelquefois ? À force d’être acceptable, Que reste-t-il vraiment de soi ? Étrange victoire Que celle d’être admis partout, Si pour trouver sa place parmi les autres Il faut abandonner une part de nous. [Pont — montée progressive] Alors être adulte, peut-être, Ce n’est ni provoquer ni ramper. C’est connaître les conventions Sans leur être enchaîné. Être diplomate sans hypocrisie, Prudent sans devenir calculateur. Préserver ce qui mérite la paix, Défendre ce qui mérite l’honneur. Comprendre Machiavel : Le monde n’est pas toujours tendre. Entendre Rousseau : À trop paraître, on peut se perdre. Entre la naïveté Et la comédie permanente, Il reste peut-être une voie : S’adapter sans se vendre. [Refrain final — ample] S’ils appellent ça grandir, Savoir sourire quand tout sonne faux, Polir sa vérité pour rentrer dans les rangs, Alors oui… je resterai un enfant. Car je préfère être vrai, quitte à déranger, Plutôt que m’aliéner à force de me trahir. Et s’ils prennent l’authenticité pour de l’immaturité, Dites-moi lequel de nous doit vraiment murir. [Outro — dépouillé] Je connais leurs codes. Je comprends leurs raisons. Je sais qu’on ne traverse pas le monde Sans concessions. Mais entre savoir vivre avec les autres Et apprendre à vivre contre soi, Il existe une frontière. Et devenir adulte, peut-être, C’est savoir exactement où elle se trouve. [beat continue - fade out]