J’ai observé cette vidéo, un enregistrement non filtré, destiné à la formation des policiers en intervention dans un cas de violence familiale. La femme, à la fin de la trentaine, mince, svelte, dans une tranquille élégance, portant avec féminité un simple chemisier noir, est encore à parler au Neuf Un Un quand elle ouvre la porte aux policiers. Après les précautions d’usage en cas d’urgence, s’installent peu à peu quatre policiers dans le salon d’un quatre et demi donnant sur une porte-patio fermée. Il s’agit d’un couple de classe moyenne vivant dans un bungalow propre, sobrement meublé, dans la banlieue d’une ville américaine. Le couple vit en conjoints de fait depuis environ quatre mois. La dame s’est fait pousser contre la porte de la cuisine, au retour du travail du conjoint, qui s’attendait à ce qu’elle ait quitté le logis à son arrivée. Mais visiblement, la femme ne sait pas où aller. On apprend qu’il est assis sur une chaise du patio, dans l’obscurité, à ruminer ses pensées. Quand les policiers l’appellent, l’homme répond poliment, visiblement attristé, et il ouvre lentement la porte vitrée. Dans sa main : un pot de conserve en verre, servant aux marinades et confitures maison l’automne venu. Au fond du pot, l’équivalent d’un verre de vin rouge. Il a bu, mais sa voix et sa diction demeurent impeccables. Il parle lentement, rationnellement, aux policiers, sur un ton poli et bien élevé. Je comprends à ce moment-là que cet homme debout, torse nu, propre de sa personne, nous partage ses dernières paroles. Il convient d’avancer vers les policiers, mais demeure sur le seuil. Il a tout avoué. Depuis une semaine, ils se disputent. Il désire qu’elle quitte le logement. Il l’a poussée contre la porte de la cuisine. Il dit qu’il va collaborer, mais qu’il n’ira pas coucher en prison. Il est ferme sur ce point. Il répète poliment chaque consigne. Il répond « oui ». Un fusil est appuyé sur la chaise du patio. Il négocie d’une voix posée, accepte d’avancer, retire son pied du seuil, referme partiellement la porte derrière lui. Il répète qu’il avoue tout, qu’il a tort, qu’il veut collaborer totalement avec la justice, mais qu’il ne veut pas aller coucher en prison. Le policier avance prudemment pour se saisir de lui et le menotter. Soudain, l’homme ouvre précipitamment la porte, se réfugie au patio. Le policier le suit, et tire à bout portant cinq coups, qui l’atteignent au thorax et aux jambes. Il tombe en position fœtale. Une policière ramasse rapidement la carabine au sol. Le policier lui fait des garrots aux jambes, lui parle pour le rassurer. Il pleure très doucement, comme un enfant. Il respire faiblement. Le policier lui dit : « Hey, stay buddy, stay. » Son visage au sol est calme. Il cesse de respirer. Et c’est moi qui verse des larmes. Inestimable aurait été la présence d’un travailleur social, ou d’une travailleuse sociale. Il n’ira pas coucher en prison ce soir. Et sa compagne molestée, désemparée, devra se chercher un nouveau lieu pour demeurer.