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LE SALON DES CORRESPONDANCES

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V6

Venez donc vous asseoir, vous qui rentrez trop tard, Avec sous les paupières la fatigue des gares ; Déposez sur la table vos journées sans couleur, Vos écrans encore bleus, vos silences, vos peurs. Que celui qui souffre d’un amour qui s’effondre Verse son chagrin noir dans le parfum de l’ombre ; Sa peine aura le goût d’un café refroidi, Et son prénom perdu sonnera comme une pluie. Nous peindrons avec des mots, La fatigue couleur de cendre, La colère au goût de métal, L’amour perdu couleur de décembre. Celui qui vient parler de sa colère immense La fera rouge et sèche, avec l’odeur du fer ; Elle claquera dans l’air comme une porte en colère, Et nous sentirons tous son goût de poussière. Celui qui n’en peut plus du bruit de la journée Posera son silence au milieu du foyer ; Sa fatigue aura le gris des matins sans sommeil, Avec le goût très doux d’un dimanche sans soleil. Et toi qui souris encore après tant de naufrages, Ton rire aura le goût des fruits mûrs et sauvages ; Il sera jaune et chaud, presque orange à l’oreille, Comme un rayon de juin réveillant les merveilles. Nous peindrons avec des mots, Les insomnies couleur de verre, Les colères au parfum de cuivre, Les cœurs brisés couleur de mer. Quelqu’un parlera des nuits passées sur son téléphone, À chercher dans le bleu quelqu’un qui ne réponde ; L’écran aura l’odeur froide d’une chambre vide, Et chaque notification une saveur acide. Un autre dira : « Je suis fatigué d’être fort », Et ces quelques mots feront trembler le décor ; Ils auront la chaleur d’une main sur une épaule, La couleur d’un soleil derrière des vitres folles. Nous ne chercherons pas à réparer les blessures, Ni à couvrir de fleurs les fissures les plus dures ; Nous leur donnerons simplement une couleur, Un parfum, une musique — une place dans nos cœurs. Nous peindrons avec des mots, La solitude couleur de peau, La peur avec le goût de l’eau, Et l’espoir comme un parfum nouveau. Alors venez tels que vous êtes, sans masque et sans décor, Avec vos amours mortes, vos colères, vos remords ; Nous mêlerons nos voix comme on mêle les couleurs, Et peut-être qu’ensemble elles pèseront moins lourd. Car parfois se retrouver n’est rien d’autre que cela : Donner une forme étrange à ce qui nous brûla ; Transformer la douleur, la fatigue et l’ennui En tableaux de paroles que l’on partage ici. Et lorsque nous partirons dans la lumière du matin, Nous garderons sur la peau quelque chose du chemin : Le parfum d’une voix, la couleur d’un regard, Et cette douce sensation de n’être plus seul quelque part.