
Sabords Enragés
[Couplet 1 – meneur] Poudre noire dans l’air, feu gras dans les canons, Le vaisseau de ligne hurle sous l’poids des jurons, Quatre ponts qui tremblent, trois cents loups enragés, Et les sabords crachent la mort comme un enfer déchaîné. Les mâts pètent d’un coup sec, le grand hunier s’effondre, Des corps passent par-dessus dans l’écume rouge sombre, Le bois vole en éclats, les cordes claquent au vent, Et la mer boit nos morts sans ralentir un instant. [Chœur] Ohé, frappe encore, mes frères, qu’ça tonne à bout portant ! Poudre, fer, sang et rage, qu’on ouvre l’ventre au levant ! Ohé, frappe encore, mes frères, qu’ça gueule sous les haubans ! Et moi j’taille dans mes démons en pensant à l’océan ! [Couplet 2 – meneur] Les grappins mordent la coque, l’abordage est lancé, On grimpe sur l’pont d’en face comme des chiens affamés, Un sabre dans chaque main, la gueule pleine de fumée, J’fends un crâne, j’ouvre un thorax, j’laisse personne respirer. J’ai vu mes gars s’faire hacher contre un mât renversé, Des tripes sur les planches, des hurlements écrasés, Un mousse égorgé trop jeune, un vieux maître éventré, Mais sur un navire en guerre, même les pleurs sont saignés. [Chœur] Ohé, frappe encore, mes frères, qu’ça tonne à bout portant ! Poudre, fer, sang et rage, qu’on ouvre l’ventre au levant ! Ohé, frappe encore, mes frères, qu’ça gueule sous les haubans ! Et moi j’taille dans mes démons en pensant à l’océan ! [Couplet 3 – meneur] Car moi, vieux capitaine, cœur taillé dans l’diamant, J’portais dans la poitrine un bloc dur comme l’néant, Pas un roi, pas une flotte, pas un sabre, pas un feu N’avaient fendu la muraille que j’gardais au fond des yeux. Puis elle est sortie des vagues, ma sirène aux doigts légers, Ma fée des grands courants, mon calme au cœur du danger, Elle lit les astres la nuit, les âmes, les vents, les liens, Et tire quatre cartes au feu comme si tout était écrit d’avance, bien. [Couplet 4 – meneur] Elle veut faire lever du sucre pendant qu’j’fais lever l’enfer, Mettre d’la cannelle aux matins là où j’laissais du fer, Elle connaît Mercure, la Lune, les signes et les maisons, Et moi j’connais la gueule d’un homme juste avant l’estoc au menton. Mais sous la mitraille et l’feu, quand j’enfonce encore l’acier, Quand j’vois dans l’œil d’l’ennemi tous les monstres du passé, C’est son nom qui bat en moi plus fort qu’le tonnerre des canons, Comme si sa seule lumière guidait la pointe d’mon juron. [Chœur] Ohé, frappe encore, mes frères, qu’ça tonne à bout portant ! Poudre, fer, sang et rage, qu’on ouvre l’ventre au levant ! Ohé, frappe encore, mes frères, qu’ça gueule sous les haubans ! Et moi j’taille dans mes démons en pensant à l’océan ! [Pont – meneur seul] Qu’ils viennent ! Qu’ils montent ! Qu’ils cassent les mâts et vident mes rangs ! J’ai la mort jusqu’aux coudes et le soufre dans les dents ! Mais dans ma poitrine, là où vivait le froid, Y a son rire, ses étoiles, et les cartes entre ses doigts. Une femme faite d’écume, de mystère et de chaleur, Qui a fait fondre en deux mois le diamant dans mon cœur. [Chœur final] Ohé, frappe encore, mes frères, qu’ça tonne à bout portant ! Même couvert de sang noir, j’garde son nom dans le vent ! Ohé, frappe encore, mes frères, qu’ça gueule sous les haubans ! Car j’massacre mes vieux démons pour ma fée des océans ! Ohé, frappe encore, mes frères, hissez haut l’pavillon noir ! J’ai l’enfer entier sur l’pont, mais son étoile me sert d’phare ! Ohé, frappe encore, mes frères, qu’ça tonne jusqu’au néant ! Car sous la poudre et sous l’sang… j’reviens vers l’océan vivant !

