
Le monde de Noé et la saturation collective
Le meurtre n’était qu’un début. L’histoire a quitté l’arène du frère. Elle a envahi la terre. Regarde ce monde. Ce n’est plus le tribunal d’un seul homme. C’est une clameur. Partout on bâtit, on projette, on justifie. « L’Éternel vit que la méchanceté des hommes était grande sur la terre, Et que toutes les pensées de leur cœur se portaient chaque jour uniquement vers le mal. » [Ralentir légèrement le débit, ton posé, observant] La violence a changé de visage. Elle n’est plus le sang dans le champ. Elle est devenue l’air. On la respire. La morale publique s’est faite système : On gère le bien, on administre le droit, on s’accorde des brevets d’innocence. Cette certitude partagée forme un ciment. Dieu n’est pas nié avec fracas. Il est devenu inutile. Le canal est rompu, Et plus personne ne s’en aperçoit. [Léger silence] Au milieu de ce tumulte, un homme marche. Noé. Il ne brandit pas la réforme. Il ne pilote pas le décret. Il bâtit ce bois impossible, Sans nuage à l’horizon, sans déluge visible. Il avance à une parole reçue. Le monde, plein de ses chantiers, n’a rien à faire d’une parole. Aux yeux de ceux qui produisent et qui savent, Cet homme est un insensé. [Hausser subtilement la gravité] Le bruit est devenu trop dense. On se regarde vivre. On s’évalue. On s’occupe soi-même jusqu’à plus d’ouverture. L’humanité est pleine d’elle-même. L’appel ne traverse plus la cloison. [Le ton s’apaise, sans offrir le silence final] Alors la pluie vient. Non comme un caprice, Mais comme le terme d’un espace devenu inhabitable. Un monde qui ne sait plus recevoir Ne peut plus que sombrer. L’arche flotte. Le reste n’a plus de rive.

